On m’avait dit que je le serais toute la vie. Comme une maladie. Je pourrais être diagnostiquée : «Madame, j’ai une mauvaise nouvelle, asseyez-vous, je vous en prie. Vous êtes nostalgique.»
Lors d’une séance de psychanalyse gomme balloune avec mon directeur de création, il avait tenté de comprendre qui j’étais lorsque j’étais amoureuse. Je lui ai expliqué et le verdict est tombé, et je l’ai reçu en pleine face, il avait raison : je me plais dans la mélancolie. C’est si charmant de s’apitoyer sur son sort, sa vie. De boire du vin, de fumer des joints. De regretter sa vie d’avant, et celle qui s’en vient. De ne jamais, jamais vivre le moment présent. De s’imaginer des scénarios, de jolies histoires. De grandes émotions. Et la vraie vie finit toujours par me rattraper et j’ai tendance à vouloir la saboter. De la poignarder à grands coups de mauvaise foi.
En ce moment tout va bien. Mais ça ne me suffit pas. Quelle surprise! Comment me laisser aller. Comment ne pas tout foutre en l'air. J’ai parfois envie de tout détruire et puis je finis par tout rattraper. L’éternelle insatisfaite. L’éternelle insécure. Rien pour accrocher un homme, qui est pourtant encore là. Je ne crois pas être moi-même présentement. Je fais tout, tout croche. On me reproche de ne pas assez m'ouvrir alors que j'ai l’impression de trop m’ouvrir. Je suis morte de trouille. J’ai peur de tout faire foirer.
Vous me direz de me laisser aller, de laisser aller la vie, que tout va bien se passer. Oui, mais j’en suis incapable. Incapable de ne penser qu’au présent. J’ai tendance à me réfugier dans les histoires que j’invente dans ma tête. Elles sont si belles, si romantiques, si grandioses ces histoires. Rien à voir avec la réalité. Elle me déçoit si souvent. La vie, c’est pas du foie gras. Le plaisir, je l’éprouve plus à penser au passé ou à m’imaginer l’avenir qu’à vivre le présent.
Étrange comme une journée peut commencer comme on s’y attendait mais se terminer comme on ne pouvait l’imaginer.
Rosalie se réveille, comme à tous les matins. 7h30, un snooze, elle apprend que les voies rapides ne portent pas bien leur qualificatif, qu’il fera beau aujourd’hui mais que les températures sont un petit peu au-dessous des normales de saison. En autant que le soleil entre par la fenêtre de sa chambre, Rosalie peut se lever sans trop de mal.
Bol de céréales, douche, rouge à lèvres, séchage de cheveux, dix à quinze minutes de creusage de têtes à savoir comment elle va s’habiller aujourd’hui, sortir le chien, courir après le chien, chicaner le chien, le retourner dans sa cage, vélo, boulot. Le quotidien quoi.
La journée va bon train, rien à signaler, elle est plutôt de bonne humeur. Jusqu’à ce que l’ex donne signe de vie. Le retour de la brute. Le retour de l’obsession sans fondements. Tout se passe par clavardage.
Rosalie dit : (1:25:27 PM)
ça va toi?
L’ex dit : (1:26:02 PM)
non
Rosalie dit : (1:26:05 PM)
non? Raconte à matante!
L’ex dit : (1:27:02 PM)
ça me tente pas
Rosalie dit : (1:27:08 PM)
ah ok
L’ex dit : (1:27:16 PM)
pas sur msn… si tu veux m’écouter pleurer tu peux toujours passer après ta job
Rosalie dit : (1:28:14 PM)
je passerais volontiers mais j'ai encore le chien, jusqu'à vendredi
Rosalie dit : (1:28:22 PM)
tu veux venir chez elle?
Rosalie dit : (1:28:26 PM)
chez le chien je veux dire
L’ex dit : (1:28:30 PM)
c où ça
Rosalie dit : (1:28:42 PM)
Bordeaux Sherbrooke, à 4 rues de chez moi
L’ex dit : (1:28:55 PM)
ah ok
L’ex dit : (1:29:00 PM)
Peut-être
Rosalie dit : (1:29:04 PM)
oki
Rosalie dit : (1:29:09 PM)
Dis-moi ce qui ne va pas
Rosalie dit : (1:29:14 PM)
pour ne pas que je m'inquiète
L’ex : (1:29:19 PM)
tout
Rosalie dit : (1:29:25 PM)
tout??
Rosalie dit : (1:29:27 PM)
mais voyons
Rosalie dit : (1:29:31 PM)
c'est pas toi ça
L’ex dit : (1:29:40 PM)
broke, ça c le moins grave
Rosalie dit : (1:29:47 PM)
oki...
L’ex dit : (1:30:30 PM)
je sais même pas quoi te dire
L’ex dit : (1:30:41 PM)
même pas par où commencer
L’ex dit : (1:31:17 PM)
c le bordel tout et le bordel
L’ex dit : (1:31:30 PM)
mais t’inquiètes pas je suis pas suicidaire
Rosalie dit : (1:31:33 PM)
oki allez, tu viens prendre un verre ce soir ok?
L’ex dit : (1:34:42 PM)
Si tu veux…
Rosalie dit : (1:35:33 PM)
On se voit tout à l’heure alors, appelle-moi vers 5h…
Et comme ça, sans crier gare, la journée prend un tout autre tournant. Ils ne sont pas vus depuis plusieurs mois. Il continue de traîner dans un coin de sa tête mais elle en a fait son deuil. C’est du vrai poison ce mec. Et il n’y a aucune raison pour qu’il l’obsède autant. Aucune. Mais depuis sa rupture, il est le seul qui a fait battre son coeur. Malgré tous ses défauts, malgré qu’il soit l’antithèse absolue de ce qu’elle souhaite chez l’homme idéal. Mais avec lui, elle ne se posait pas dix mille questions, avec lui, elle dormait la nuit. Mais avec lui, elle se retrouvait, encore une fois, face à rien. D’autres projets qui le menaient loin d’elle. Au bout de quelques semaines, elle ne pouvait plus supporter ce départ imminent. Elle le quitta.
À 17 heures, comme prévu, il était là, sur sa bicyclette. Bien sûr, Rosalie faisait la fille super à l’aise. La vérité c’est qu’elle était plutôt super contente de le revoir. Elle lui aurait sauté dans les bras si elle ne s’était pas retenue. Mais elle a plutôt fait la fille super détachée. Ensemble, ils se rendirent donc chez le chien pour le sortir de sa prison.
La soirée se passe tranquillement. Comme à leur habitude, pas beaucoup de bavardages, seulement quelques verres de vin rouge, un joint, plusieurs cigarettes et deux soupes tonkinoises. Être bien avec quelqu’un, c’est pouvoir garder le silence sans qu’il nous pèse. Rosalie ne voulait pas coucher avec lui. Elle voulait dormir avec lui. Coucher l’impliquerait trop émotionnellement. Dormir, ça irait. Mais elle n’avait pas prévu que le chien se placerait entre leurs deux corps.
«Psssst, psssst» chuchote-t-elle à l’oreille de Rosalie.
«Hum?»
«Grosse débile»
«Je sais, je sais, laisse-moi dormir»
«Épaisse»
«Pas la peine de me le répéter»
«Tu me fais honte»
«Oh je t’en prie»
«Non mais, tu t’imaginais vraiment que…»
«Oui… eh bien oui ma foi, conne han?»
«Pas à peu près»
«Je sais pas trop où j’ai pu pêcher ça cette histoire-là»
«Moi non plus»
«Mais bon, c’est comme ça et ça m’a donné une excellente leçon»
«Oui?»
«Oui, je suis jalouse, orgueilleuse et complètement obsédée»
«Ah bon»
«Je m’haïs»
«J’ai faim» chiale Rosalie.
«Faudrait passer à la SAQ bébé» exige N.
«J’ai faim» chiale Rosalie.
«Ah et faudrait passer voir Momo aussi» demande N.
«J’ai faim» persiste Rosalie.
«Taisez-vous» râle M.
Le trio infernal se balade à bord de la trioinfernalmobile. C’est jeudi, ils sont en forme, ont envie de se la péter et c’est parfait comme ça. Premier arrêt, SAQ. Quatre bouteilles, une rouge, trois blancs. Deuxième arrêt, Cocorico. Un petit poulet rôti et des patates cuites dans la graisse dudit petit poulet rôti. Grand bien lui en fasse. Troisième arrêt, Momo, le fournisseur illégal, qui nous attend au Home Depot dans le quartier Villeray. Ou Rosemont, personne ne le sait vraiment. Arrivés dans le stationnement du dépôt de la maison, ils cherchent Momo. Son mini van ainsi que sa pouf blonde, l’attendent en face de la porte. Mais pas de Momo. Et d’abord, qui est Momo? Ils ne l’ont jamais rencontrés, ils se l’imaginent ; une sorte de Johnny Depp dans Cartel, beau grand brun, teint basané, effilé, sexy, complet Gucci, lunettes de soleil style aviateur, qui se la joue sérieux, qui parle avec un accent espagnol, un vrai de vrai dealer, qui risque sa vie à tous les instants. Les filles, en proie à ce fantasme hispanococaïnomane, humidifient leur culotte. C’est alors que Momo sort du Home Depot. Avec son fils, qui doit avoir dans les quatre ou cinq ans. Momo est gros. Momo est chauve. Momo ne doit pas faire cinq pieds un. Momo est en camisole beige qui fût un temps blanche, et porte un short hawaïen. Momo a du poil dans le dos. Les filles ravalent de travers, leurs rêveries johnnydeppienne. Elles sont bien déçues mais ont ce qu’il faut pour passer une (très) longue soirée.
«On va où, on fait quoi, je peux-tu avoir une petite patate?» s’essaie Rosalie.
«On va chez Alex, sur sa super terrasse, dans son super condo, party de gays! »
«Et ma patate?»
«Pas de patate Rosalie, on est quasiment arrivé».
Effectivement, N. n’avait pas tort, ils étaient quasiment arrivés. Rosalie ne pensait qu’à une seule chose, manger ne serait-ce qu’une seule petite patate. Les bonjours et les bonsoirs et les moi je suis l’amie de N. qui elle est l’associée de Alex, furent donc vite faits bien faits, et on retrouva Rosalie, la bouche huileuse mais la patate ayant enfin réussie à se frayer un chemin jusqu’à son estomac. Debout, ne connaissant personne sauf N. et M., Rosalie mangea une cuisse de poulet rôtie, bue un verre de vin et se lécha les doigts un à un. M. lui fit un signe de la tête, N. en rajouta et ils se retrouvèrent les trois dans la salle de bain, penchés sur le lavabo à maudire le vingt dollars qui n’était pas assez roulé serré.
Rosalie n’étant pas a priori très sociable, elle essaya, en vain, de s’immiscer dans une conversation entretenant une lesbienne québécoise et un gay parisien, sur sa calvitie qu’il cachait en se rasant le crâne depuis dix-sept ans. Malgré l’immense intérêt qu’elle pouvait porter à ce genre de causette, Rosalie se contenta de hocher la tête et de ricaner dans les moments qui lui semblèrent opportuns. Elle décida qu’elle avait grandement besoin d’un autre verre et elle s’échappa enfin de ce bavardage pileux.
L’effet se laissa désirer mais nos comparses n’étant pas particulièrement patients, ils en refirent une, comme ça, pour la peine.
Tranquillement installés sur la terrasse qui leur accordait une vue splendide de Montréal, M., pose la question qu’il ne fallait surtout pas poser à Rosalie, s’il ne souhaitait pas l’entendre parler pendant au moins une heure ou deux :
«Alors Rosalie, ces cours de ukulélé, c’est quoi le trip?»
Tant pis pour toi grand garçon, te voilà parti pour une explication en long et en large des bienfaits du ukulélé, cet instrument risible qui pourtant, ravi au plus haut point dame de l’Œil.
Et bla bla bla qu’elle lui raconte comment cette passion a commencée, et bla bla bla du pourquoi du comment elle aimerait tant jouer ces mélodies Fersenniennes et Boogaertsiennes. Elle se voit tellement, au coin du feu, avec son ukulélé, à mettre un peu de joie dans ce monde hostile. Son amour du ukulélé lui colle déjà aux fesses et on rit d’elle dans son dos, mais Rosalie s’en fout, elle joue du uku.
C’est en mimant le port du ukulélé, que Rosalie eu une énorme nausée accompagnée d’un tournis vicieux. Elle porta à sa bouche quelques gorgées d’eau prises dans le robinet du lavabo de la cuisine. Devant les convives, c’est un peu gênant, bien qu’elle ne risquait de séduire personne. C’est donc à genoux devant la toilette, qu’elle se traita de tous les noms. La fraîcheur de la cuvette la soulagea rapidement. Rosalie passa tout de même le reste de l’heure dans la salle de bain, pour attendre ce qui ne viendrait jamais. Elle ne put s’empêcher de penser qu’elle était bien seule tout à coup, seule avec sa conscience. Personne ne viendrait lui mettre une débarbouillette d’eau froide dans le cou, ni lui flatter le dos. Personne ne s’inquiétait pour elle, à l’instant même. Elle eut bien envie de pleurnicher que personne ne l’aimait, mais cela aurait été un peu trop cliché.
Lorsqu’elle remonta sur la terrasse, elle ne put ignorer la boule qu’elle avait dans le fond de la gorge. Elle mit la faute sur son mal de cœur en ne sachant pas s’il ne s’agissait pas plutôt d’un mal de cœur, d'amour. N. n’avait pas remarqué son absence, M. lui demanda si elle allait mieux. Ça pouvait aller.
Rosalie ne devait surtout pas se retrouver seule avec elle-même. Elle s’installa donc dans une voiture, sur la banquette arrière, avec quatre autres personnes, donc N., allongée sur les trois autres. Et qui parlait, et qui parlait, et qui ne s’arrêtait pas de parler. La fenêtre ouverte, tout le monde était au courant qu’elle pouvait à tous moments, exiger l’arrêt complet du véhicule, question d’aller se vider de son méchant qui la tenait réveillée. Ils se rendirent tous à bon port, après avoir informé Rosalie que si elle avait mal au cœur, ce n’était pas normal, et que c’était probablement dû à la présence d’héroïne dans ce qu’elle s’était mis dans le nez. Alors là, Momo était vraiment un enculé. Mais elle méritait ce qui lui arrivait.
Le Parking avala le groupe des six. Rosalie resta à l’écart, elle ne s’amuserait pas. Elle prit donc le premier taxi, alors qu’il pleuvait à torrents. Elle rentra chez elle, but du Coke sans bulles, tourna en rond jusqu’à quatre heures du matin et s’endormit enfin jusqu’à ce que le réveille-matin la réveille encore, quatre heures plus tard.
Rosalie goûte la mer. Et Rosalie se transforme en eau. La canicule n’explique pas tout, oh non. Oui, Rosalie ose faire le tour de la ville, en nage. Transpirante et pas ragoûtante. Sur son vélo, elle ruisselle de moiteur. Mais surtout Rosalie, ose vivre en ayant laissé s’échapper une chance. Comme Amélie, Rosalie Poulain se fracasse sur le plancher de ne jamais foncer. Quitte à se faire mal, quitte à être humiliée. Rosalie se tait et laisse aller. En se croisant les doigts pour que la chance la trouve et non pas l’inverse. Mais il n’y a pas de voisin en verre pour la secouer comme un pommier, pour l’aider à retrouver sa confiance en elle. Il n’y a que des amis et amies qui n’y croient pas et qui essaient de la jeter dans d’autres bras.
Rosalie fait des rimes sans s’en rendre compte, et elle y voit un mauvais présage. Comme de rêver à des anciens amoureux, et de se réveiller à moitié bouleversée. Rosalie n’a rien demandé.
Elle hoche la tête en signe de découragement.
Petit à petit, Rosalie désespère et se dit qu’elle a tout gâché. Elle a dit les mauvaises choses au mauvais moment, elle a regardé ce qu’elle ne devait pas regarder et a baissé le regard quand il la regardait. Elle a tout raté. Comme d’habitude. Elle sera passée à côté de quelque chose. Mais ça l’affecte de moins en moins, parce qu’il aurait pu, aussi, faire quelque chose.
Ne vous en faites, elle sait bien qu’à penser comme ça, elle finira toute seule.
Enfoirée affective : énoncé éminemment scientifique développé par Ge (et une de ses copines tout aussi enfoirée) et s’appliquant à Rosalie. Terme désignant une jeune femme, propre de sa personne ayant tous les morceaux à la bonne place, pas conne du tout mais gérant sa vie affective comme une débile profonde. Elle attire les mauvais patterns et choisit/préfère, pour des raisons incongrues (ou évidentes) les méchants (surtout ceux à barbe de 3 jours) aux gentils. Elle se met constamment les pieds dans les plats, dit toujours les mauvaises choses au mauvais moment, drague les hommes en couple, ne regarde jamais les timides célibataires – et quand elle le fait, ils lui présentent leur meilleur ami. Mais lorsqu’elle en trouve enfin un, elle l’aime à s’en arracher l’estomac mais préfère prendre la fuite à la moindre tuile. L’enfoirée affective a une propension incroyable à tout réfléchir, à tout mettre en perspective, le plus souvent pour rien, plutôt que de profiter de l’instant présent. L’enfoirée affective veut une vie comme dans les films ou les romans ou les chansons mais pas selon les convenances, parce que c’est d’un ennui… On remarque que très souvent, l’enfoirée affective est balance, et le combat se fait entre sa tête et son cœur. Elle semble avoir un besoin viscéral de souffrir en amour pour se sentir vivante. L’enfoirée affective est un peu comme une princesse dans un conte de fées, c’est juste que son diadème est tout croche...
Les premiers balbutiements de Rosalie, en rafale.
***
Rosalie à la buanderie
Sur l'air de L'Homme patient de Albin de la Simone, album Je vais changer.
Depuis trois jours, Rosalie se questionnait profondément sur la disparition mystérieuse de la laveuse et de la sécheuse au rez-de-chaussée. Que s’est-il donc passé qui puisse expliquer cette absence étrange? Rosalie s’est dès lors vue dans l’obligation d’aller faire ses lessives du samedi à la buanderie du coin. Très honnêtement, je crois que Rosalie aime bien faire ses lessives. Comme la vaisselle. Je crois que c’est la chaleur du lieu, l’odeur du savon, de l’assouplissant, qui la rend toute chose. Bref, Rosalie, mis à part qu’elle n’avait pas mis de soutien-gorge, était particulièrement resplendissante dans son t-shirt rose doublé du rouge qu’elle avait sur les lèvres qui était plutôt rose, disons-le. Rosalie a donc embarqué le petit mec qui traînait par là. «Viens chez moi, j'ai fait le ménage» lui a-t-elle dit. La subtilité n’ayant jamais été son fort. Il a acquiescé, bien sûr, a ramassé sa brassée de blanc d’un coup, l’a enfourné dans un sac poubelle et l’a suivi, comme un petit chien à la bourre qui suit sa maîtresse. Son appartement n’était qu’à quelques pas de là. Elle l’a invité à s’asseoir, lui a servi une bière et pendait qu’elle lui parlait du roman qu’elle était en train de lire, elle pliait son linge. Comme de le laver, le plier la remplissait d’une espèce de confort difficile à expliquer.
Régnait dans le 3 ½ une odeur de soupline. Son prénom elle l’ignorait mais elle se plaisait à l’appeler Simon. Elle aimait bien Simon. Et comme Rosalie n’avait jamais eu d’aventures avec un Simon, ça la changeait. Fait rigolo, dans sa vie, elle avait toujours doublé ses amants. Elle avait couché avec deux Pascals, deux Frédérics, deux Thomas, deux Sébastiens, deux Alexandres, etc., Un Simon, ce sera le premier. Elle en était à ses réflexions, quand tout à coup Simon se sent con, assis sur le canapé, dans le salon, à regarder la Rose plier son linge, en déblatérant sur ses goûts en matière de littérature. «Bon, alors, on y va ou quoi?». Rosalie se sentie interpellée par cette requête sortie de nulle part. Bonne idée, allons-y. Sans préambule aucun, il se leva, l’embrassa, ses genoux perdit pied pendant quelques instants. Ce n’était pas mal du tout. Dans un 3 ½ la chambre n’est jamais bien loin, ils y étaient donc déjà avant que commence cette phrase. Simon a déshabillé rapidement Rosalie qui s’est étendue sur le lit, un peu désemparée, ne sachant pas trop quoi faire de ses dix doigts. À jeun, en plein samedi après-midi, elle n’était pas habituée. Le sexe à froid, comme ça, sonnait drôlement. En pleine possession de ses moyens, Rosalie ne sentait plus que la mécanique. Jusqu’à maintenant, elle ne le conseille pas. Simon l’a baisé convenablement, s’est mouché et est reparti, comme il était venu. Rosalie, seule dans son grand lit, regardait le plafond en soupirant. À bien y penser, elle aurait peut-être aimé connaître son prénom.
Rosalie et Tracteur
Sur l'air de Retourne chez elle de Ariane Moffatt, album Le Coeur dans la tête.
Rosalie vit. C'est le moins que l'on puisse dire. Elle en profite. Se balade dans la rue, ses bottes aux genoux font scrounch-scrounch dans la neige, elle fait tourner des têtes avec son chapeau à oreilles, elle sourit et elle reprend son souffle. Une maison de moins sur ses épaules. Ce matin, Rosalie a droit à une deuxième chance. Elle ne la laissera pas passer. Pour fêter sa nouvelle vie, elle adopte un chaton qu'elle nomme affectueusement Tracteur. C'est un petit mâle jaune, à poils courts dépourvu de queue. Elle a immédiatement craquée, son imperfection le rendant parfait à ses yeux. Elle apprit à Tracteur toutes sortes de trucs, c'était sans contredit un chat intelligent. Deux jours plus tard, il mourut noyé après avoir voulu se rafraîchir dans la toilette. Rosalie passa le reste de la semaine couchée en boule dans son lit, en ne cessant de se répéter qu'elle n'était même pas foutu de veiller correctement sur un chat. Passer du trop-plein de vie à la mort d'un animal mettait le moral, toujours fragile, de Rosalie à plat. Elle ne trouva donc rien de mieux à faire que de se garrocher à pieds joints dans la consommation aberrante de Bloody Cesar. Parce que Tracteur lui manquait, Rosalie fit un gros gigot d'agneau qu'elle mangea seule devant la télé. Elle a ensuite un peu regardé défiler les postes et est allée se coucher en cuillère avec elle-même. Rosalie s'est souvenue qu'elle était en vie et ça l'a aidé à mieux digérer la mort de Tracteur et du bébé mouton qu'elle avait mangé pour souper.
Rosalie dans l’autobus
Sur l’air de Dans la chaleur des nuits de pleine lune, de Pauline Croze, album Pauline Croze.
Ce matin, dans le bus, Rosalie rêvassait tranquillement. Elle rêvassait, entre autres, au beau grand brun à la boîte posée sur les genoux assis devant. Il vivait visiblement mal son six pieds quatre. Avec son dos rond, ses bras trop longs, ses cheveux sales et décoiffés, son expression prouvant qu’il se demandait encore ce qu’il faisait là de si bon matin, Rosalie ne pouvait plus s’arrêter de le regarder. Appelons cela un coup de foudre si ça vous chante. Elle gigotait sur son banc, essayait d’attirer son attention et lorsqu’elle l’avait, bien sûr, elle baissait les yeux. Elle jeta un oeil dans son sac et vu qu’il lui restait quelques cartes de visite. Elle en prit une, la serra très fort, son coeur fit trois tours, le sang lui cogna dans les tempes, elle se sentit pris d’un léger vertige. En aurait-elle le courage? À son arrêt, il était toujours là. Et puisqu’elle s’était promis qu’elle le ferait s’il y était encore, en passant devant lui, elle se pencha légèrement, lui donna la carte, le visage rouge sang, la bouche empâtée, elle lui dit «Si ça te tente, écris-moi». Elle sortie du bus, les jambes en chiffon, et ne se retourna pas.
Rosalie et son coup de foudre
Sur l'air de Ma Rêveuse de Thomas Fersen album Le Pavillon des fous.
Il a écrit. Le temps que Rosalie se rende au bureau, qu'elle enlève ses bottes, son manteau, qu'elle allume l'ordinateur, qu'elle prépare le café, qu'elle dise bonjour à deux ou trois collègues, qu'elle s'installe, prenne ses messages et ouvre du coin de l'oeil le logiciel de courriel, il avait écrit. Il s'appelle Yohann LaNoix. Il ne fait pas de fautes d'orthographe. Sa syntaxe est bonne, ses mots bien choisis. Il est parfait.
«Madame de l'Œil, je ne connais pas d'autres façons plus belles de commencer la journée que de recevoir un coup dans le ventre aussi doux. Vous êtes passée si vite, je ne me rappelle que de vos points de rousseur sous ce bonnet ridicule. Que de votre sourire rose. J'aimerais qu'on puisse se revoir, vos règles seront les miennes.
À bientôt,
Yohann»
Rosalie n'a pas donné suite immédiatement, malgré le frisson d'excitation qui la parcoura de haut en bas, particulièrement dans le bas du ventre, source de tout stress. Bon ou mauvais. Elle sautilla sur sa chaise, sourit un peu trop fort et pris une gorgée de café. Elle se brûla un peu le bout de la langue. Peu lui importait puisqu'elle était amoureuse.
Rosalie et le premier jour de sa vie
Sur l’air de Comme un boomerang chantée par Etienne Daho, album Daho live.
Rosalie a écrit à Yohann, il était quasiment 17 heures. Il a répondu dans la minute, ils se sont donné rendez-vous au Plan B à 19 heures. Attendre l’autobus aurait été trop long, elle a donc marché jusqu’à chez elle, peut-être même a-t-elle courue. Elle est entrée dans son trois et demi, la chaleur était insupportable, elle a ouvert toutes les portes et fenêtres, s’est déshabillée et a sauté dans la douche. Rosalie s’est épilée et nettoyée dans tous les coins et recoins, elle était douce comme une feuille de soie. Elle s’est maquillée délicatement en prenant soin de se redessiner les mêmes lèvres qu’au matin. Elle a mis son pantalon noir, son string rouge, sa camisole blanche et son t-shirt bleu. Rosalie s’est aspergée de parfum aux endroits stratégiques. S’est recoiffée brièvement. A remis son manteau, son chapeau, ses bottes, il était 19 heures passées. «Merde.»
Lorsque Rosalie arriva au bar, Yohann était assis, une cigarette à peine entamée à la main, la tête plongée dans un livre. Elle n’eût pas le temps d’en voir le titre puisqu’il le fourra dans son sac en la voyant arriver.
Lorsque Yohann revit Rosalie, il quitta sa chaise très rapidement, comme si elle était en feu. Il était habillé en noir de la tête aux pieds. Cette vision, du grand brun, au pantalon trop court, aux bras trop longs, à la cigarette à la main et à la gestuelle embarrassée acheva d’installer les papillons dans l’estomac de Rosalie.
Elle ne put résister à l’envie de sourire de celui qu’elle avait de plus beau et de plus grand. Rosalie prit place à sa droite, lui piqua une cigarette et commanda un verre de vin rouge sans jamais le quitter des yeux. Elle chuchota, pour que seul Yohann puisse entendre : «Rapproche-toi. Parle-moi plus près, parle-moi juste ici.» en pointant avec son index, son oreille gauche. Son regard toujours dans celui de Rosalie, il fouilla dans son sac, elle ferma les yeux, il s’approcha d’elle et lui raconta ce qu’il lisait «Il courait de toutes ses forces, et les gens, devant ses yeux, s’inclinaient lentement, pour tomber, comme des quilles, allongés sur le pavé, avec un clapotement mou, comme un grand carton qu’on lâche à plat. Et Colin courait, courait, l’angle aigu de l’horizon, serré entre les maisons, se précipitait vers lui. Sous ses pas, il faisait nuit. Une nuit d’ouate noire, amorphe et inorganique, et le ciel était sans teinte, un plafond, un angle aigu de plus, il courait vers le sommet de la pyramide, arrêté au cœur par des sections de nuit moins noire, mais il y avait encore trois rues avant la sienne. Chloé reposait, très claire, sur le beau lit de leurs noces.»
Rosalie en était maintenant absolument certaine. Peu importe ce qui arriverait, ce garçon est l’homme de sa vie.
Rosalie et le Canada 411
Sur l'air de Adieu tristesse de Arthur H., album Adieu tristesse.
Les quelques mots échangés, entrecoupés de courts silences passés à se dévisager, ont confirmé ce qu'ils savaient déjà. Rosalie embrassa Yohann dans le cou. Ils ne se dirent pas au revoir mais se quittèrent quand même. Ils n'allaient pas dans la même direction, chacun rentra chez soi, le coeur battant, les yeux secs. Rosalie marcha tranquillement jusqu'à chez elle et ça lui paru être une journée. Elle monta les trois étages qui la séparaient de son lit, se brossa les dents qui lui sembla durer une éternité et alla finalement se coucher. Amoureux, le temps s'éternise. Elle était profondément endormie lorsque la sonnette de son appartement réveilla tout le bloc. Elle se leva, enfila sa robe de nuit et appuya sur le bouton. Quelques instants plus tard, c'est en bâillant qu'elle ouvra la porte à Yohann. «J'ai trouvé ton adresse sur Canada 411»
Elle s'approcha de lui en souriant, et l'embrassa, sur la bouche cette fois-ci. Heureusement, Rosalie s'était lavé les dents juste avant de se coucher.
Rosalie et toute la vie
Sur l’air du silence.
Sous le regard de personne, Rosalie et Yohann se rendirent jusqu’à la chambre, leurs bouches scellées l’une à l’autre. Le premier contact physique est toujours un peu surréel. Soudainement, Rosalie a voulu vivre chaque dixième de seconde de ce nouvel amour. Elle a tout stoppé, les papillons se sont envolés, la musique dans leur tête s’est arrêtée, leur souffle s’est coupé. «Attends» qu’elle lui a dit. «On pourrait essayer. On pourrait essayer de prendre notre temps.». Autrement, Rosalie se serait allongée, aurait ouvert les cuisses et prit plaisir, malgré tout, à baiser pour baiser. Mais maintenant, c’était différent. Elle avait face à elle quelqu’un qui méritait de ne pas tout faire, tout croche. Elle avait envie de sentir chaque centimètre de sa peau, de respirer toutes ses odeurs, de parcourir son corps avec l’application maniaque d’une anthropologue. Ils se déshabillèrent complètement, se couchèrent collés si près que leurs corps ne cherchaient plus, ils avaient trouvés.
Rosalie et le retour tant attendu
Sur l’air de Imparfait de Daniel Bélanger, disque deux, album Tricycle.
«Je grille une cigarette, je suis du bois d’allumette, qui se consume et je présume
que tout chemin se termine
autant pour prince que vermines
la vie est ainsi faite».
Rosalie ne réussit pas à dormir vraiment. Elle somnola un peu en proie à l’angoisse de la première nuit. Dormir avec quelqu’un n’est jamais chose facile, elle regardait donc Yohann respirer doucement et depuis trop longtemps, elle ressentit cette émotion lui revenir. Elle était heureuse de l’avoir dans son lit, elle ne souhaitait pas qu’il parte, elle avait envie de retrouver ses poils demain matin dans ses draps, elle avait envie que la cuvette de la toilette soit relevée, elle avait envie d’avoir de la bière dans le frigo pour lui, de lui acheter de la confiture, de recoiffer la mèche qui lui collerait au visage. Pour Rosalie, c’était ça être amoureuse. Rien de bien compliqué certes, mais il pouvait partir, bien sûr, et ne plus jamais revenir. Elle n’y pensa plus et approcha sa tête, la coucha sur son omoplate gauche et je crois bien qu’elle s’endormit.